La voyageuse de nuit de Laure Adler
ROMANS ABORDANT UN THÈME,  Vieillesse, mort, deuil

Vous avez dit « vieux » ?

Dans son ouvrage « La voyageuse de nuit », la journaliste et romancière française Laure Adler analyse, par le prisme de ses rencontres et celui de multiples références littéraires et culturelles, la façon dont est perçue la vieillesse.

La voyageuse de nuit

Le titre de son essai publié en 2020 chez Grasset, Laure Adler l’emprunte à une phrase de Chateaubriand dans son dernier texte « Vie de Rancé » où il fit, selon elle, de la vieillesse un état existentiel :

La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel.

Chateabriand « Vie de Rancé' »

Au pays de la vieillesse

A partir de 2014, la journaliste française Laure Adler enquête sur la « vieillesse » en discutant avec des personnalités, mais aussi avec des inconnu(es) d’un certain âge et en investiguant sur les réalités contemporaines.

Ses recherches à l’égard du sentiment de vieillesse puisent également leurs sources dans la littérature et la culture en général. Dès lors, son ouvrage constitue une mine intarissable de références dont le lecteur ne pourra que se délecter.

Le sentiment de l’âge

Depuis quand es-tu vieux ? Depuis demain

Elias Canetti « Le Livre contre la mort »

Le chapitre consacré au « Sentiment de l’âge » s’ouvre avec cette phrase extraite de l’ouvrage qui rassemble des réflexions découvertes après la mort de l’écrivain Elias Canetti, prix Nobel de littérature en 1981.

Selon Laure Adler, « L’âge est un sentiment et non une réalité ». Ce sentiment varie en fonction de l’échelle de temps propre à chacun(e). De fait, il ne faut pas réduire la définition de quelqu’un à son âge.

Or, dans nos sociétés, la vieillesse est perçue comme une « construction sociale » dévalorisante.

Les vieux sont considérés comme n’ayant plus rien à communiquer aux jeunes générations. D’où ce sentiment qu’ils sont « périssables », désemployés d’eux-mêmes, réduits non pas à ce qu’ils sont, ni même à ce qu’ils étaient, mais à une seule et même catégorie : la classe d’âge.

Laure Adler « La voyageuse de nuit »

Laure Adler soulève aussi le fait que la vieillesse devient davantage un handicap pour les femmes que pour les hommes.

Il y a pire qu’un vieux sans signe distinctif. C’est une vieille. Il y a pire qu’une vieille. C’est un vieux pauvre. Il y a pire qu’un vieux pauvre : c’est une vieille pauvre. Et aujourd’hui ce sont ces femmes – de plus en plus nombreuses – qui constituent la classe la plus fragile, la plus exposée aussi.

Laure Adler « La voyageuse de nuit »

Afin de désavouer cette vision réductrice de la vieillesse, l’autrice évoque le vécu de nombreuses personnes comme Marguerite Duras, Annie Ernaux, Simone de Beauvoir, Edgar Morin, Claude Lanzmann, Stéphane Hessel, Jankélévitch etc. qui transmettent leur sentiment de l’âge, souvent très éloigné des préjugés sociaux.

L’expérience de l’âge

L’attitude de nos sociétés, ainsi que d’autres plus anciennes ou d’ailleurs, vis-à-vis de la vieillesse est évoquée dans ce chapitre.

Toutefois, l’expérience de l’âge peut s’avérer positive : se rapprocher du présent, savourer les petits instants, tout en s’éloignant des soucis qui encombrent cette faculté d’appréciation.

Laure Adler cite Simone de Beauvoir dans son livre « La Vieillesse » avant de se demander si finalement, « ce n’est pas quand même bien d’être vieux ».

Chaque jeune deviendra, lui aussi, un vieux et la jeunesse, elle aussi, n’a qu’un temps. Tout vieux a été jeune mais tout jeune n’a pas eu, comme chaque vieux, le privilège de mettre à distance les vacarmes du temps qui obstruent l’intensité du présent… »

Simone de Beauvoir « La Vieillesse »

La vision de l’âge

Se voir vieillir, pour quoi ? pour attendre la mort ? C’est la question que se pose l’autrice qui regrette que la société ne s’occupe pas mieux de ses personnes âgées, alors même que leur nombre ne cesse de grandir.

Dans son essai, Laure Adler dénonce l’image réductrice et égoïste de la vieillesse que véhiculent nos sociétés. Elle regrette notre incapacité à affronter la vieillesse par peur de notre finitude.

Elle souhaite que la société puisse redonner un rôle civique aux personnes âgées au lieu de les confiner dans une vision d’attente de la mort. Et pire encore, elle déplore leur éloignement de la vie sociale dans des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). Au passage, elle salue le travail immense et généreux du personnel des EHPAD, bien souvent mal considéré.

Nouvelle définition de la vieillesse

Les questions soulevées par Laure Adler font écho en chacun de nous, parce que nous avançons toutes et tous en âge. Un jour ou l’autre, nous nous retrouverons dans cette construction sociale ou intime que l’on désigne par la « vieillesse ».

La journaliste propose de redonner à ce stade avancé de la vie une autre définition, plus joyeuse et vivante, une définition personnelle qui englobe aussi l’acceptation de la mort. Car celle-ci fait partie intégrante de l’existence et lui donne sa définition.

Vieillir : le plus bel âge de la vie ?

Laure Adler cite le romancier Hermann Hesse qui dans son « Eloge de la vieillesse » dit :

C’est seulement en vieillissant que l’on s’aperçoit que la beauté est rare, que l’on comprend le miracle que constitue l’épanouissement d’une fleur au milieu des ruines et des canons., la survie des œuvres littéraires au milieu des journaux et des cotes boursières. »

Hermann Hesse « Eloge de la vieillesse »

Ci-après une interview de Laure Adler sur Radio France où elle nous parle de la thématique de son ouvrage :

« La voyageuse de nuit » : un très bel essai que je conseille vivement à toutes celles et tous ceux qui se posent des questions sur l’âge et sur le vivre ensemble entre générations.

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