Lire Jacqueline Harpman
Solitude

Humanisme et surréalisme

"Moi qui n'ai pas connu les hommes" de Jacqueline Harpman
Photo Nathalie Cailteux

« Moi qui n’ai pas connu les hommes » Jacqueline Harpman

Un récit glaçant…

Rédigé sans coupure (pas de chapitre), le roman de Jacqueline Harpman relate les mémoires d’une femme emprisonnée très jeune et depuis plus de dix ans dans une cave. Elle y séjourne avec trente-neuf autres femmes sous la surveillance de trois gardes. Ceux-ci leur donnent de quoi se nourrir et se vêtir, mais ne leur adressent jamais la parole. Ils font claquer le fouet chaque fois qu’elles expriment trop d’émotions ou semblent vouloir se toucher.

La narratrice se sent un peu isolée parmi toutes ces femmes plus âgées qui ont connu notre monde, alors qu’elle-même était encore trop jeune pour s’en souvenir.

« J’étais la plus jeune, la seule qui fût encore enfant quand nous avions été enfermées. Les femmes ont toujours pensé que je devais n’être parmi elles que par erreur, que dans le grand tumulte qui avait régné, j’avais été envoyée du mauvais côté et que cela n’avait pas été corrigé« 

« Moi, je n’avais connu que l’insensé, je pense que cela m’avait rendue profondément différente d’elles, comme je m’en rendis lentement compte.« 

Un jour, une sirène stridente retentit et les gardes abandonnent d’un seul coup les prisonnières. Par chance, les clés sont restées près de la grille. Ceci permet aux femmes de quitter leur geôle pour se retrouver dehors. Que découvrent-elles alors ? Un paysage désertique qui offrira peu de réponses à leurs questions : pourquoi ? où ? quand ? comment ? qui ?

« Ils étaient partis d’un instant à l’autre, sans laisser aucune trace, comme volatilisés : apparus de nulle part, ils y étaient retournés et j’en étais moins étonnée que les autres, qui avaient vécu dans un monde où les choses avaient du sens. « 

Romancière et psychanalyste

Jacqueline Harpman est une auteure belge née en 1929 et décédée en 2012. Tout en étant psychanalyste, elle écrit de nombreux romans dont certains ont été récompensés, notamment

  • « Brève Arcadie » par le Prix Victor Rossel en 1959,
  • « La plage d’Ostende » par le Prix Point de Mire en 1992,
  • « Orlanda » par le Prix Médicis en 1996 et
  • « La Dormition des Amants » par le Prix triennal de la Communauté française de Belgique en 2003.

Elle publiera « Moi qui n’ai pas connu les hommes » en 1995 qui aurait pu remporter le prix Femina.

Photo livre-nature par Nathalie Cailteux

A la fois dérangeant et fascinant

« La force de ce livre inflexible est que, dans cette situation foncièrement anormale, le lecteur reconnaît à tout instant ses propres interrogations. »

Jean David, VSD (citation sur la quatrième de couverture)

Cette fable post-apocalyptique reste gravée dans la mémoire longtemps après sa lecture. Bien que l’histoire semble surréaliste, elle s’inscrit au coeur des fondements de notre humanité et souligne ce qui la caractérise dans son essence : le temps, l’espace et la relation avec autrui.

Ces trois éléments définissent à la fois les limites et la personnalité de chaque individu. Toutefois, les survivantes de l’histoire en ont été usurpées, tant et si bien qu’elles pensent ne plus vivre sur terre. Après avoir quitté leur geôle, elles tenteront de se reconstruire un espace, un temps et des relations avec leurs comparses. La narratrice leur servira de guide et de chronomètre dans cette nouvelle vie.

Pourtant le monde « humain » qu’elles vont essayer de faire revivre avec les moyens à leur disposition paraît voué à une fin inexorable, à moins que … et là j’extrapole : à moins que leur histoire ne tombe dans les mains d’un lecteur qui la transmettra à d’autres…

Roman bienfaisant

La lecture de ce roman nous met face à nos propres interrogations : pourquoi ? où ? quand ? comment ? et surtout qui ? Car nous avons besoin des autres et notre existence se définit par rapport à autrui et à nos relations avec les autres.

J’ai adoré ce roman, j’espère qu’il vous plaira également.

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